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Comment élever seule son enfant ?

Le Dr Fabrice LOMBARD est chef de service des hôpitaux en psychiatrie enfant. Il est psychanalyste Jungien et anime les formations en Psychopathologie à LA TEMPERANCE.

Bibliographie

Nous avons parlé dans l’article précédent de l’importance du contact physique et des échanges affectifs pour le bon développement de sa personnalité.

Dans ce texte, nous ne parlerons pas des préceptes et conseils généraux, qui concernent tous types de situations parentales (nous aurons l’occasion d’y revenir).

Comme le titre l’indique, nous nous bornerons à voir l’aspect positif et négatif de cette dualité dans la relation mère-enfant (nous considérons ici les enfants âgés de 0 à 6 ans).

Cette relation duelle (deux personnes d’âge différent qui vivent en tête à tête) va engendrer :

Certains avantages pour l’enfant

  • Ce face à face particulier apportera en effet, une stimulation intellectuelle du fait de l’expérience de l’adulte beaucoup plus disponible puisque celui-ci peut se consacrer plus exclusivement à son enfant.
  • Le caractère intime de cette relation peut enrichir l’enfant d’une plus grande capacité à percevoir l’Autre.
  • Cette rencontre entre deux êtres dans leur totalité, leur spontanéité, sans interférence d’autrui, peut faciliter l’éclosion d’une communication authentique et simple.
  • Cette prolongation de la phase symbiotique de la prime enfance (phase également normale, pour tout enfant qui vit avec ses deux parents, et au cours de laquelle le père n’intervient qu’indirectement sur l’enfant que par le ressenti qu’il crée sur sa compagne) apportera un bien-être, une confiance en soi à l’enfant.

La relation duelle, sous présence d’un tiers modulant, va avoir un effet amplificateur de l’impact émotionnel de la mère sur l’enfant : s’il y a une bonne intelligence entre la mère et l’enfant, ce dernier en profitera pleinement et pourra être exceptionnellement équilibré.

Dans le cas contraire, s’il y a trop d’anxiété, de fragilité, de tensions chez la mère, l’enfant va s’en imprégner sans filtre paternel, comme aux premiers plus “beaux jours” (de sa vie), avec des résultats désastreux.

Des inconvénients nombreux

Ces inconvénients peuvent être corrigés et éliminés, mais, il est vrai, avec beaucoup d’efforts de vigilance et de self-control de la part de la mère.
Les “tentations-pièges” (variables selon les différentes personnalités des mères) sont les suivantes :

  • Une érotisation du couple mère-enfant : l’enfant va tenter de séduire sa mère, qui est une proie facile du fait de son isolement, (même risque pour le père qui élèverait seul sa petite fille !). Il est important de montrer à l’enfant qu’on est fier de lui, heureux de sa présence (qu’il n’est surtout pas un poids !), mais de ne pas être dans un ravissement permanent face à lui, comme s’il était le centre du monde, ce qui flatterait ses tendances mégalomaniaques (voir article précédent).
  • Comme pour tout couple, il peut exister également un risque que la mère et l’enfant (fille ou garçon) s’isolent dans cette dyade, avec trois écueils possibles :

a) la fusion qui se fera au détriment du développement harmonieux de l’enfant et qui peut engendrer des troubles graves (psychoses, névroses), l’enfant ne pouvant plus se situer et se positionner par rapport au monde extérieur.

b) le fait de traiter l’enfant sur un plan d’égalité, ce qui est tentant pour certaines mères qui se créent illusoirement un faux compagnon, faute d’en avoir un de leur âge, économisant ainsi la souffrance réelle, l’angoisse métaphysique de se trouver seule face à leur enfant.
Traiter son enfant sur un plan d’égalité (en lui demandant d’agir et d’être responsable comme un adulte ou d’avoir une maturité affective qu’il n’a pas ), c’est lui voler son enfance.

Exemples de situations

La mère a envie d’aller à la montagne et l’enfant à l’Océan.

Mauvaise attitude :

La mère : “Mon chéri, nous irons où tu veux, dis-moi où.”

L’enfant répond : “A l’Océan !”

La mère : “d’accord mon chéri, c’est toi qui décides, maman préfère la montagne, mais cela ne fait rien, je ferai ce que tu voudras (et si les vacances se passent mal, à lui la responsabilité et la culpabilité !).

Bonne attitude :

La mère attentive, ayant deviné le souhait de son enfant, dira :

“Mon petit garçon, cette année j’ai décidé d’aller avec toi, au bord de la mer.”

Si par hasard, l’enfant contredisait pour une raison d’humeur momentanée, elle rajouterait :

“C’est comme cela, ce sont les grandes personnes qui commandent !”

Et si une autre fois la mère a réellement envie d’aller à la montagne, elle imposera son choix, avec enthousiasme, avec une fermeté sereine, sans culpabilité.

c) la mère devra donc pouvoir donner une image d’elle sécurisante, inébranlable, se situer sur un piédestal duquel elle descendra le plus souvent possible, chaleu-reusement. Elle ne devra jamais parler de ses états d’âme négatifs, faire partager ses soucis à son enfant et paraître fragile mais être pour lui une image d’autorité naturelle, sereine. La mère seule a d’autant plus besoin d’être perçue comme une autorité forte et de ne pas dévoiler ses faiblesses, ses peurs, ses blessures, ses déceptions, que la facture de cette vulnérabilité pourrait être très lourde à payer dans les années futures. En effet, l’absence d’une réelle confrontation, l’absence de références à une loi supérieure, ou d’une image sécurisante et paisible pourra induire plus, tard, des conduites déviantes (drogues, délits...).

La mère devra aussi éviter les remarques trop intellectuelles, comme on le ferait pour un enfant plus grand ou un adulte, ou, à l’inverse, des réactions trop impulsives et irréfléchies. Elle prendra ses décisions seule, sans constamment demander le point de vue de l’enfant, ce qui aurait l’effet nocif de vite lui faire croire qu’il a un pouvoir sur l’adulte (tendance d’omnipotence naturelle, voir article précédent) et l’effet pervers d’engendrer une potentielle culpabilité chez lui, en cas d’évènements fâcheux suite à son choix. Le cercle vicieux suivant pourrait alors s’installer dans l’esprit de l’enfant :
“J’ai du pouvoir sur ma mère, c’est grisant. Je suis plus fort qu’elle... (ma mère n’est pas crédible !). Je me retrouve tout seul, insécurisé, je panique, et pour diminuer mon angoisse, j’essaie de me griser à nouveau d’un pouvoir encore plus fort sur ma mère... Je deviens tyrannique, elle n’a plus d’espace pour elle, tout est pour moi, mais il n’y a plus personne”.

Si une mère traverse une phase difficile et que l’enfant en profite pour prendre le pouvoir, il est toujours préférable pour elle, si l’enfant a plus de trois ans, de le confier à une personne de son choix pendant quelques jours ou quelques semaines, le temps pour elle de se reposer et de se ressaisir. Elle reparaîtra en position de force et de disponibilité, sans se laisser désormais “entamer” par lui. Qu’elle ne se culpabilise surtout pas de l’avoir laissé(e) quelques temps à une autre personne, car elle a évité de perpétuer ce cercle vicieux et c’est un immense service qu’elle lui a rendu.

Remarque : Dans le cas d’une mère avec plusieurs enfants : qu’elle fasse attention à la relation qu’elle a avec son aîné, parce que les puînés prendront modèle sur lui. Aussi, si l’aîné a été “surinvesti,” qu’elle ne le désinvertisse pas trop brutalement à la naissance des autres.
Je ne peux résister ici à l’envie de vous transmettre “un petit truc” (bien que ce soit hors du sujet de cet article) : à la naissance d’un second enfant (moins de 6 ans de différence entre les enfants), il est opportun de mettre des cadeaux dans le berceau du nouveau-né. On lui dira par exemple : “Oh, regarde quelle surprise... regarde ce qu’a apporté pour toi ton petit frère, ou ta petite soeur.” Le nouveau venu n’apparaîtra alors plus comme un rival susceptible de lui enlever quelque chose dans sa vie (une part de l’affection), mais au contraire comme un donateur inné...

En conclusion, nous dirons que la mère doit garder son autonomie, et la “cultiver ;” qu’elle n’a pas à construire son univers autour de l’enfant, uniquement en fonction de lui, elle a au contraire à s’ouvrir à l’extérieur, à s’épanouir à travers des activités qui l’intéressent, des contacts qui l’enrichissent. Elle apportera ainsi un plus à son enfant, relégué fort heureusement à sa place.

L’amant

S’il ne vit pas au foyer, l’amant n’intervient qu’à travers l’état émotionnel de la mère et indirectement il jouera un rôle positif, parce qu’il canalisera les tendances libidinales de la mère et diminuera les risques d’érotisation de la relation mère-enfant.

Si la mère veut présenter son ami à l’enfant, dans les premiers temps, celui-ci devra être perçu comme une personne dédiée à lui (et ses frères et soeurs) et non à sa mère. Il devra être totalement disponible, voire être un “jouet” pour l’enfant de manière à ce qu’il soit “introjecté” (ou perçu) comme “bon objet” dans son imaginaire. Cela permet un “accrochage” intense, analogue à celui qu’il a vécu dans les premiers mois de sa vie avec sa mère. Ainsi accepté, apprivoisé, l’amant ne sera plus un rival et progressivement, il pourra devenir véritablement un substitut paternel de qualité, imposer peu à peu une autorité ferme et douce et être admis au foyer.

Si l’amant n’est pas recherché ou pas encore trouvé, la mère devra introduire une présence masculine préférentielle (oncle, frère...) afin de proposer à son enfant une relation privilégiée avec un autre adulte qu’elle-même.

En conclusion

En dehors de ces généralités, toute relation reste particulière et unique, et l’art “éducatif” ou thérapeutique est dans les nuances.

Ce texte n’est qu’un simple canevas destiné à montrer aux mères seules que tout peut très bien se passer à condition d’avoir quelques points de repères extérieurs qui permettront d’éviter certains pièges favorisés par la relation duelle.
Toutefois, si une mère se sent “débordée”, si elle est dépressive, qu’elle n’hésite pas à demander un avis éclairé, à solliciter une consultation médico-psychologique pour avoir un regard extérieur objectif, qui lui permettra vraisemblablement d’alléger sa situation en réadaptant ses attitudes.

L’effort à fournir est une auto-analyse de soi-même (en fonction des critères cités), peut-être fastidieuse, mais riche de promesses.

Quoi qu’il en soit, toute mère est confrontée à ses limites !

Nota Bene : j’ai surtout mis l’accent sur la fermeté, le self-control, la distanciation parce, que dans les relations duelles, la relation est plus souvent d’ordre fusionnel (la mère “démissionnaire” a aussi à repenser la notion d’autorité).

Dans le cas contraire, exceptionnellement rencontré, d’une mère froide, distante, drapée dans sa dignité, je donnerais évidemment des conseils totalement opposés.

Enfin, il va sans dire que les “risques” décrits ici, seront les mêmes dans un foyer où le père est trop absent et trop peu impliqué dans la relation avec ses enfants.