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Le suicide de ma mère

Ma mère s’est suicidée en 1985, j’avais 23 ans. Pendant une dizaine d’années, je suis restée dans le silence à ce sujet...

C’est le 24 mai 2005, 20 ans presque jour pour jour après la mort de ma mère que je suis allée voir Elisabeth à LA TEMPÉRANCE ; nous sommes en février 2006 et je commence tout juste à écrire mon témoignage.

Je me disais régulièrement : « Il faut t’y mettre sinon tu te rappelleras plus ce qui s’est passé. » En même temps une partie de moi me soufflait : « Non attends ! » Je sais ce que j’attendais : je voulais vérifier que « ça avait marché ! »
Et puis un jour je me suis dit : « c’est le moment. J’ai regardé le calendrier, nous étions en février et j’ai calculé que ça faisait 9 mois. Ca m’a fait sourire !
Elisabeth m’avait suggéré d’écrire mon témoignage. Ceci dans le but d’apporter une aide, un peu d’espoir à d’autres personnes qui ont vécu ce drame qu’est le suicide d’un être proche ; mais comment mettre en mots une telle expérience ?
Ma mère s’est suicidée en 1985, j’avais 23 ans. Pendant une dizaine d’années, je suis restée dans le silence à ce sujet. Si l’on me demandait de quoi elle était morte, je répondais qu’elle était malade -ce qui pour moi n’était pas un mensonge si l’on considère la dépression comme une maladie.
Silence avec les étrangers, avec les amis, avec la famille aussi. On en parlait pas ou si peu : c’était trop douloureux.
La mort de ma mère avait laissé en moi une plaie béante que je n’ai pas soignée pendant longtemps et que j’ai pansée (pensée ?) ensuite comme j’ai pu, sans trop insister peut-être... bien sûr.

J’avais tant de chagrin, de tristesse, de douleur, d’amertume, de colère, de pitié, d’impuissance, de haine et d’amour, mêlés dans cette plaie que je ne savais pas comment m’y prendre ; je sentais aussi confusément que cette plaie me rattachait à Elle.
Je rencontrai une psychologue qui me fit sortir un peu de mon silence : je parvenais à dire que ma mère s’était suicidée et que je m’en sentais responsable ; c’était déjà beaucoup pour moi ! J’allai trouver ma sœur, lui expliquai que nous ne devions pas nous sentir responsables, divorçai, puis continuai ma vie ou plutôt ma survie.

Cependant la plaie familière était toujours là, et à celle-ci s’était ajoutée depuis 2 ou 3 ans une angoisse persistante provoquée par l’idée de ma mort prochaine. Cette pensée ne me quittait plus et m’obsédait outre mesure. Je tentais de tout prévoir, de tout planifier pour le cas où ! La date de 2008 s’imposait à moi sans arrêt alors je fis quelques calculs.
En 2008, j’aurais 46 ans, l’âge auquel ma mère était morte ; ça ferait 23 ans qu’elle serait morte ; et j’avais 23 à sa mort ! J’avais vécu 23 ans avec ma mère, en 2008, j’aurai vécu 23 ans sans elle.

Et soudain je compris : allais-je m’autoriser à vivre plus longtemps sans elle qu’avec elle ? En avais-je le droit ?
Je pris rendez-vous avec Elisabeth. Elle m’avait suggéré, lors d’une formation que j’avais effectuée précédemment avec elle, d’écrire une lettre à ma mère dans laquelle je lui dirais tout ce que je ressentais à son sujet. Je connaissais la portée de ce genre d’acte symbolique mais je ne l’avais toujours pas fait. J’attendais ce rendez-vous avec une immense impatience, j’avais le sentiment d’une urgence vitale ; je ressentais aussi une grande peur : quelque chose allait se produire qui allait tout changer ! Plus les jours me rapprochant de ce rendez-vous passaient, plus je me sentais mal. Un matin cela me parut limpide : je me préparais à me séparer encore une fois de ma mère, (la première fois lors de ma naissance, la seconde à sa mort), et j’avais très peur de la perdre à nouveau. J’écrivis alors ma lettre.

Libérer les liens...

Le jour J arriva et je me rendis à Chabreloche avec espoir et une grande appréhension : j’allais sûrement avoir très mal en « allant gratter tout ça ».
D’emblée Elisabeth s’intéressa à cette plaie dont je lui avais parlé. Elle me la fit visualiser.
Je la situais au milieu du ventre ; j’expliquai que le jour où ma sœur m’avait prévenue par téléphone du décès de notre mère, j’avais ressenti au niveau du nombril une profonde douleur qui m’avait fait tomber à genoux et me ployer en deux. En y regardant de plus près, il y avait dans cette plaie, une sorte de « grosse boule noire » qui pesait fort lourd. Lorsque Elisabeth me demanda de quoi était faite cette boule, c’est le mot « culpabilité » qui me vint. Oui c’était ça : de la culpabilité, et il devait y en avoir des tonnes pour peser aussi lourd !
Puis Elisabeth m’invita à aller voir ce qu’il y avait à l’intérieur de cette boule et à la décrire plus précisément... je finis par distinguer une sorte de « magma rouge » qui bouillonnait. J’étais épouvantée : ce magma était sûrement très dangereux et pouvait tout détruire sur son passage ; il fallait bien une grosse boule noire dure comme du métal pour le contenir !
Qu’est ce magma ? Interrogea Elisabeth. C’était de la rage ! Une énorme rage dirigée contre le silence et les non-dits. Tout ce silence et ces non-dits qui étaient responsables de la mort de ma mère, et également de ma souffrance et de celle de mes proches. Est-ce parce que j’avais réussi à apprivoiser la « boule noire » et à accepter les sensations ? Soudain je vis le magma s’enflammer : des flammes pétillantes, crépitantes de joie, jaillissaient et firent fondre la boule noire.

Au cours du « processus de deuil », l’image de ma mère m’apparut en haut à gauche : elle me souriait... Pendant ce temps « la boule noire » avait complètement disparu... j’eus l’impression que ma mère commençait à s’éloigner : « Non ! »

Tout mon être se révoltait ; voilà, on y était : il allait falloir se séparer à nouveau ! Je me mis à pleurer et dis à Elisabeth que je ne voulais pas, pas encore, pas tout de suite. Je venais juste de La retrouver, je voulais La garder encore près de moi. Elle me répondit de prendre tout le temps nécessaire pour lui parler, lui dire au revoir.

Elisabeth m’avait parlé de ces liens de codépendance qui persistent parfois même après la mort. Peut-être empêchent-ils les vivants de continuer leur vie et les défunts de poursuivre leur chemin vers l’au-delà ? Qui sait ?

Le moment était venu pour nous deux de « défaire ce lien ». Elisabeth suggéra un échange de cadeaux symboliques....
Dans mon image, ma mère se tourna vers la lumière, elle en prit un morceau et me le donna. Je n’avais rien à lui donner en échange mais me promis de le faire plus tard. Ce « morceau de lumière » serait le symbole de sa présence rassurante et protectrice auprès de moi.
Je sentis qu’elle serait toujours là pour moi en cas de besoin, que je devais vivre pour mes enfants, pour moi et pour elle et que je devais aller vers l’avenir...
Je me sentais vidée, soulagée, apaisée...
Je n’osais bouger : je me sentais plus légère : le poids qui était en moi avait disparu !
Je rentrai chez moi.
Tout cela me paraissait si facile.
Quoi ? Est-il possible en l’espace de quelques heures de se libérer de 20 ans de souffrances ?
Pendant les heures et les jours suivants je restais à l’affût : mon ancienne douleur allait-elle réapparaître ? Je m’exerçais à penser à ma mère et surveillais les images et les sensations qui me venaient à ce moment : non c’était bien elle souriante, riante aux éclats que je voyais. En moi, de nouvelles sensations avaient pris la place de la douleur. Alors je pris une feuille et écrivis une dernière fois à ma mère : « Chère maman...Je viens de me séparer de toi, une troisième fois et il me reste le manque. Mais maintenant je sais que tu es là, à la fois près de moi et au-delà, que tu m’accompagnes et me protèges. Finalement ton destin m’a libérée des chaînes, des répétitions familiales ; tu m’as permis d’avancer sur ce chemin qui ne va pas là où il semblait devoir aller et tu m’as fait cadeau de la vie une deuxième fois.

Chère maman, j’ai senti ton amour, j’ai ressenti ton pardon et je t’ai offert le mien ; Tu t’es tournée vers la lumière et moi vers mon avenir qui s’étend loin maintenant ; je ne mourrai pas bientôt, mes enfants auront sûrement eux-mêmes des enfants et je les verrai grandir en vieille grand-mère apaisée...
Je sais maintenant que tu seras quand même auprès de moi pour me rassurer et me protéger quand j’en aurai besoin.
Je t’aime, maman. »

Cela a été mon expérience, mais je ne pense pas pour autant qu’il faille obligatoirement croire en un au-delà pour pouvoir soulager notre existence de ces abcès de souffrance. Lorsque ces abcès deviennent une gène, une douleur permanente bloquant notre élan de vie, qu’ils retentissent sur nos proches, et que nous risquons alors de les transmettre à nos enfants, il dépend de nous seuls de nous décider à les vider. Pour cela il faudra simplement sortir de nos silences, mettre des mots sur nos blessures et les panser enfin avec l’aide de personnes compétentes. Ce qui adviendra de surcroît reste de l’ordre de la découverte : inattendu souvent, éblouissant parfois, toujours porteur de vie.
Je remercie Elisabeth d’avoir été pour moi cette « panseuse », et je souhaite à chacun et chacune de trouver sur sa route une personne, à la fois « panseuse » et peut-être « passeuse »...
Au cours de ces mois écoulés depuis ce jour-là, j’ai pu observer certains changement en moi : je ne suis plus rattachée au passé comme par un boulet ; mon avenir s’étend devant moi avec ses interrogations ; je peux maintenant vivre le présent avec ses joies et ses peines.

Marie-Anne